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jeudi, 20 octobre 2005

Interview de M. Jannink (et à propos de Bathroom manners)

Voilà une interview de M. Jannink à l'occasion de la sortie de Bathroom Manners.




Courte barbe grise, regard perçant, Baudouin Jannink m’accueille dans son bureau de la rue Glacière juste avant sa
leçon de piano. D’emblée, l’homme a du charisme et de l’humour et ne s’embarrasse pas de trop longues présentations. Une chaise, un thé et nous voilà partis. Entretien avec un éditeur d’art pas avare en bonnes idées… Dernière en date, son Bathroom Manners, un ouvrage à la croisée de la socio et de l’art, avec de magnifiques photos et des réflexions de Jean-Claude Kaufmann sur la salle de bain, sa fonction, sa symbolique, son imaginaire.


- Que font les éditions Jannink pour l’essentiel ? (je connais déjà la réponse pour être allé sur le site Internet – il est ici –, mais je suis curieux de voir par quoi va commencer le bonhomme)

Je fais d’abord des livres d’artistes avec ma collection « l’art en écrit », dont le premier opus date de 1991. Il s’agit d’ouvrages de petits formats où la parole est donnée à de grands créateurs contemporains, comme Claude Viallat, Arrabal, Ben ou Christo.

- Cela fait de très jolis noms, dites-moi…

Oui, car je ne choisis que des artistes qui me plaisent particulièrement et qui, me semble-t-il, sont des acteurs importants du point de vue esthétique. Je suis bien sûr très sollicité par quantité de plasticiens qui aimeraient collaborer. Leur travail est souvent excellent mais je reste ultra-sélectif.

- Que racontent les artistes ? (question qui, d’un point de vue général, ferait fuir n’importe qui, mais nous sommes là dans le cadre de la collection…)

Il s’agit d’un discours libre sur l’art. Ces propos ont parfois trait à l’œuvre de l’artiste lui-même mais peuvent être beaucoup plus généraux, il n’y a pas de règle. Fabrice Hybert se livre à une réflexion sur le statut de l’artiste, Adami écrit une correspondance imaginaire, Soto se retourne sur 50 ans de recherche picturale…

- Il y a des illustrations ?

Il y a beaucoup mieux. Chaque ouvrage est tiré avec une œuvre signée de l’artiste...

- Vous plaisantez ?

Non. Une lithographie, une sérigraphie, une eau-forte ou une photo, accompagne les titres de la collection. Bertrand Lavier a ainsi inséré une peinture acrylique sur papier. Et voilà comment les 285 exemplaires bénéficient chacun d’une pièce unique d’un des plus grands artistes contemporains. C’est là notre version « bibliophile ». Une version librairie, d’un tirage plus important et beaucoup moins onéreuse, où l’œuvre est imprimée et non signée, est également disponible.

(Je regarde discrètement les prix… Rien d’excessif. 400 euros pour l’ouvrage et le Lavier signé, cela fera pâlir de jalousie les générations à venir… 12 euros la version librairie. Classique.)

- Vous en êtes à 61 artistes et votre collection doit en comporter 100. Qui sont les noms que vous rêvez de voir figurer dans votre catalogue ?

Il y en a beaucoup. Anselm Kiefer et Cy Twombly par exemple, mais ils sont difficiles à contacter. Convaincre un artiste d’écrire peut prendre parfois plusieurs années. Il faut savoir s’armer de patience et de courage. J’ai bon espoir d’avoir prochainement Opalka. Ce qui est extraordinaire, c’est d’adapter ensuite l’édition de l’ouvrage (qui fait invariablement 12 x 21 cm et 48 pages avec jaquette) aux caractéristiques esthétiques de l’artiste. Pour Villeglé, on a voulu donner l’impression que le texte était lacéré, en référence à ses affiches. La typo du texte de Peter Stämplfli – qui zoome sur les pneus des voitures depuis trente ans – semble être une rainure. Travailler à la confluence de la créativité plastique, du langage et de la mise en page est évidemment passionnant.

- Qu’avez-vous fait en dehors de cela ? (Je reprends un peu de thé, non sans penser que le concept de « l’art en écrit » est drôlement bien. Le genre de truc qui fait plaisirs aux collectionneurs aujourd’hui et fera les beaux jours des historiens de l’art dans un siècle…)

Beaucoup de choses, naturellement ! J’aime particulièrement un catalogue que j’ai fait sur Hockney, par exemple. Etre l’éditeur d’Hockney, ce n’est pas rien, non ? (En effet, songé-je) mais plus récemment j’ai lancé une petite collection des « critiques hostiles » avec un florilège de railleries contre Picasso et contre Gauguin. C’est une idée qui, à mon sens, n’a pas assez pris commercialement, mais qui vaudrait d’être creusée. (Pour le moins, oui ! Les deux livres sont minces mais iconoclastes comme j’aime… Une aventure qui mériterait quelques prolongements…) Et puis il y a Bathroom Manners.

- C’est un livre de photographies avec un texte de Jean-Claude Kaufmann, un sociologue… Il s’agit de quoi exactement ?

Bathroom Manners mêle des photos de salles bain – que j’ai moi-même commandées pour certaines, tirées de fonds d’œuvres pour d’autres – au regard de Jean-Claude Kaufmann. Pour celui-ci, « l’endroit privilégié du nouveau cérémonial est sans conteste la salle de bains. Les anciennes pudeurs semblent y avoir soudainement disparu, chacun donnant l’impression d’accomplir les gestes d’hygiène les plus personnels devant ses proches, sans la moindre gêne, comme s’il était seul. » A la base, l’idée m’était venue avec le nu, sur lequel j’avais déjà fait un livre il y a quelques temps. Toutefois, je voulais là quelque chose qui soit à la frontière de l’artistique et du sociologique, tout en ayant une puissante dimension ludique. Ce qui importe en premier lieu, c’est le plaisir du lecteur à feuilleter les pages. Mais, bien entendu, il y a une évocation de traits sociaux, sociétaux et même anthropologiques dans ces photos et dans le texte de Kaufmann. Les rapports au corps, à l’intime, à la propreté, au fonctionnel, à l’habitat.

- Racontez-nous quelques pages de votre livre ! (je ne sais pas à quoi m’attendre car il règne dans l’ouvrage un étonnant éclectisme. On s’attend à du nu et du cul, et on a en fait de tout…).

Nous avons par exemple joué sur des registres d’opposition. Pages 19-20 sont confrontées ainsi la photo d’un éphèbe sous sa douche signée Pierre et Gilles (Bubble Shower, 1997) au cliché d’un cheval en thalasso par Bertrand Desprez (Anjou, thalasso pour chevaux de courses, 1992). Mais aussi sur des allusions historiques ; nous avons isolé le cri de Janet Leigh sous la douche lors de la séquence ultra-connue de psychose et l’avons accolé à une photo d’Elisabeth Blanchet où, sur une baignoire, on peut voir un avion plongé dans un pot, comme s’il s’y était écrasé (Bathroom Airport, 2004). Une réminiscence du 11 septembre… J’adore aussi cette image d’un couple chinois dans un environnement très rustique mais où trône une cabine de douche extrêmement moderne (Robert van der Hilst, Chinese Interior, 2004). (incontestablement il y a une étonnante dimension sociologique dans ce livre, qui n’est pas de l’ordre de l’analyse, mais qui se trame à travers les photographies et leur agencement… Tout ça va très bien avec Jean-Claude Kaufmann) C’est un livre dont les entrées de lecture sont multiples mais où il y a toujours une dynamique qui rythme le rapport des photos entre elles et qui fait sens.

- Et encore du beau monde dans votre livre… Bettina Rheims, Araki…

Oui. Mais à côté de cela, il y a de nombreuses commandes auprès d’artistes ne jouissant pas d’une semblable notoriété : l’exercice libre de Manon Bara et Coline Rosoux (Singing in the bath, 2004) vient par exemple côtoyer une photo de John Lennon par David Hurn. Quant aux grands noms, ils ont accepté de me céder leurs droits en échange d’exemplaires du livre.

- Et l’avenir dans tout ça ?

Des livres encore, à raison de quatre par ans. Des projets, bien sûr, mais pas forcément dans le genre de Bathroom Manners qui est difficile à élaborer. Et pour l’heure, ma leçon de piano.

Une poignée de mains, un sourire : le bonhomme est franc, direct, généreux. Sa petite maison ressemble à un écrin plein de jolis bijoux éditoriaux. Chez e-dito, ce n’est pas seulement le genre de truc qu’on suit, c’est le genre de truc qu’on soutient.

Propos recueillis par Thomas Schlesser (pour e-dito.com)

mercredi, 12 octobre 2005

Franck Scurti

Franck Scurti est né à Lyon en 1965 et vit actuellement à Paris. C'est un artiste plasticien qui a déjà exposé de nombreuses fois, notamment au Palais de Tokyo en 2003 et tout récemment à la Galerie Anne de Villepoix à Paris.

les Editions Jannink ont publié un de ses écrits, qui tourne autour de rencontres et d'impressions personnelles sur le métier et sur l'art.

Allez donc jeter un coup d'oeil à son site: http://www.franckscurti.net

- Autres adresses intéressantes:
http://www.paris-art.com/interv_detail-2722.html
http://www.artmag.com/galeries/c_frs/villepoix/cfrpavx8.h...

- un article sur lui:
Franck Scurti : 2 expositions simultanées Appel d'air (2003)

Le plasticien Franck Scurti capte et détourne les signes avec humour pour réinjecter du sens face à l'asphyxie médiatico-sémantique lors des deux expositions qui lui sont consacrées en janvier au Palais de Tokyo et au Centre National de la Photographie.

Frank Scurti joue avec les signes qu'il capte de-ci de-là, dans la rue, à la télévision, dans les publicités. Il emprunte à la mémoire vive de la collectivité des traces d´événements transformés en anecdotes par les médias. Il les déplace dans un contexte artistique, les remanie. La création devient une capture des signes à disposition, une opération faussement objective qui participe de menus décalages. Dans les flux incessants d´images, l´art devient combinatoire du sensible : association/dissociation, recyclage, réactivation critique. Dans ces jeux, Franck Scurti construit un langage plastique en perpétuelle mutation. Il s´empare de petits bouts de réel, d´emblèmes dérisoires qui déclenchent et révèlent des processus de reconnaissance immédiate, des habitudes visuelles devenues réflexes. Déplacement du même pour ouvrir une altérité. Questionnement des modes de production des signes. Révélation des prises en otage publicitaires du sens. Dans un travail ténu, inspiré du ready made et du minimalisme, Franck Scurti plonge au centre des mécaniques du regard. Il déstabilise la réception des signes, brouille l´identification du lien qui unit le signifiant au signifié, la chose et son nom, pour exprimer l´espace-temps d´une singularité perceptive.

Collusion symbolique
Un dessin animé, en noir et blanc, des oiseaux dégoulinant de mazout, un titre, Erika. Le dessin animé est projeté sur plusieurs écrans qui trônent sur un podium où sont installés des coussins ; juste à côté, un distributeur de café est en libre-service. Au centre du podium, comme une cloison kitsch, un rideau fluide est construit avec des motifs de rétines aux couleurs vives, déformées, ressemblant à des poissons. Dispositif ironique, le visiteur est invité à prendre ses aises pour contempler la stylisation d´une catastrophe annoncée aux accents trop actuels. Dispositif insidieux, l´artiste amène le spectateur à réaliser l´ineptie de sa posture. Il retourne son regard comme un gant, met en avant les stratégies de conditionnement du regard, amène avec légèreté, sans moralisme, à la prise de conscience des aménagements médiatiques du rapport émetteur/récepteur. Dans cette pièce, Franck Scurti prend le spectateur au jeu de l´aseptisation. Il piège les signes à leur propre mode de révélation. Radicalisation : il pousse les analogies, force les rapprochements. En écho, la vidéo Colors est diffusée sur un mur d´écrans plasma où défilent les images banales d´un match de rugby classique. Sur le terrain, les annonceurs ont inscrit avec des pigments de couleur leurs logos publicitaires. Pendant la partie, les joueurs se couvrent peu à peu de ces couleurs. Les joueurs et les marques finissent par se fondre, comme s´ils étaient partie intégrante de la publicité. Les extraits du match sont montés en boucle, dans un fondu enchaîné improbable. Au centre de la circulation horizontale des images, une mire fixe, essence colorée d´un écran de télévision, indique que nous sommes là devant ce que toute diffusion signifie. Au fur et à mesure de la vidéo, les joueurs deviennent les médias sur lesquels sont projetés les couleurs, analogie parfaite avec les images dans leur rapport à la télévision. Saturation en cercle vicieux de la représentation. Collusion des instances : ce qui dit, ce qui est dit ne font qu´un, dans une absurdité avérée. La communication ne communique plus qu´elle-même. La partie de rugby n´a plus d´autre raison que d´être motif, les règles ont disparu, il n´y a plus d´intrigue. En un pied de nez à l´histoire de l´art, cette vidéo rend obsolète le geste de Klein. Elle désigne un non-lieu de la création.

Réactivation sémantique
Les signes semblent à ce point coller aux choses qu´il ne semble plus possible d´ouvrir un espace de respiration sémantique. Franck Scurti travaille autour de cette asphyxie du réel. Il constate et joue avec le constat pour amener le visiteur à un désir perceptif d´horizon, au désir d´invention de nouveaux territoires. Il ne construit jamais son geste à l´endroit de l´idéologie, de la prescription édifiante. Avec humour, il accroche au centre d´une cimaise blanche, un morceau de jean sous verre en forme de carte de France. Ironie, la carte, le symbole, devient le vêtement d´une réalité américanisée. La France comme un produit du plan Marshall, une pièce dans l´échiquier économique de la première puissance mondiale qui colle à son histoire, indissociable. Regard construit dans l´amalgame de ce qu´il capte. Comment habiter, construire une identité, dans le défilement incessant des choses, l´accélération des flux ? Comment produire une trace qui parvienne à faire exister la singularité d´une subjectivité ou simplement d´un espace/temps vécu et inversement comment se réapproprier des signes ?
En matière de boutade didactique, il crée un atelier de confection où des couturières professionnelles produisent des T-Shirts sur lesquels est imprimé, tous les jours, un dessin recueilli dans la presse quotidienne. L´art ne change pas le monde, il joue avec pour ouvrir des espaces de circulation et le rendre habitable, littéralement (sup)portable. Ainsi, les médiateurs du Palais de Tokyo portent des vêtements qui gardent la trace des chaises sur lesquelles ils ont pu s´asseoir. Déclinaison différentielle, des bouts d´histoire parviennent à prendre corps. Le gardien colle à la fonction du médiateur. Le déplacement des signes révèle le réel et fixe cette révélation dans une forme interprétable à merci. L´interférence des motifs, des régimes de représentation permet aussi de réinvestir subjectivement la réalité. Référence tendre et naïve, contrepoint à la déréliction contemporaine. Motif de l´enfance, la Linéa est un dessin animé où un petit personnage dessiné avec une ligne demande de l´aide à son dessinateur lorsqu´il doit affronter une situation périlleuse. Franck Scurti réutilise ce motif, le place à l´intérieur des chiffres et des diagrammes de la bourse. Dérisoire. Autres marques, autres traces, des enseignes lumineuses sont disposées au mur. Objets qui renvoient à une désorientation, une perte de repère, indication d´un lieu qui a perdu son lieu. Les enseignes codifient l´espace en fonction d´une fonctionnalité, d´une pragmatique. Ici, elles sont l´empreinte d´un regard troublé, d´une vision qui ne cherche aucune efficace. L´univers de Franck Scurti dessine une tentative pour ralentir le cours des choses, pour prendre le temps du regard, pour permettre l´émergence d´une distanciation critique. Il est avant tout une manière de voir, la matérialisation d´un regard qui mise avec lucidité et humour sur une intimité possible avec les choses. L´exposition au Centre national de la Photographie joue sur cette acception de l´image comme d´une manière de faire advenir des blocs de sensations à travers des motifs appropriables par tous. Des visions de villes surgissent comme des manières de circonscrire des perceptions ou des atmosphères, toujours la même ville et pourtant toujours une autre. Franck Scurti utilise les différents médias comme autant de points de vue qui réinjectent de la différence au sein d´une réalité qui se présente de plus en plus homogène, massive. Chacun de ses travaux est comme un trou dans le réel, une tentative d´appel d´air.